Rendez-vous avec Alexis Mourot, CEO de la Maison Christian Louboutin
« La clé de notre succès ? L’envie de surprendre sans se prendre au sérieux et le glamour »
Alors qu’il va bientôt fêter ses 20 ans à la tête de la Maison Louboutin, Alexis Mourot nous dévoile les axes-clé d’une stratégie qui a donné à la marque toute sa dynamique, avec une croissance à deux chiffres en 2025.
Vous êtes arrivé dans la Maison Louboutin en 2007. Quelles sont les raisons de cette longévité, et de cet attachement ?
A vrai dire, je n’avais pas prévu de rester si longtemps mais la maison est en perpétuel mouvement avec toujours des projets qui la font avancer. Je ne me suis jamais ennuyé ! Je travaillais auparavant pour le groupe LVMH dans l’univers du prêt à porter et de la maroquinerie et je suis allé à mon premier entretien par curiosité, avec l’envie de rencontrer Christian Louboutin. L’échange devait durer 30 minutes, nous avons passé 3 heures ensemble. J’ai été séduit par l’homme mais aussi par une histoire d’amitié, car Christian a imaginé cette maison avec ses deux grands copains. Enfin, l’aventure était passionnante à un moment où la marque connaissait un nouvel élan, c’était aussi l’époque de la série Sex and The City qui mettait en avant son côté glamour, sa réinvention du soulier féminin. J’ai compris que la maison disposait d’un énorme potentiel sur le plan créatif, et que je pouvais apporter mon expérience acquise chez LVMH pour la développer, notamment à l’international.
L’une des caractéristiques de la Maison est son indépendance. Comment faites-vous pour préserver cette liberté, notamment avec l’arrivée du groupe Exor dans le capital ?
L’indépendance est très importante pour la Maison, et pour Christian. En 2021, l’un des trois actionnaires a choisi de partir pour des raisons personnelles. Nous avons alors décidé de le remplacer par le groupe Exor, qui nous a séduit parce qu’il s’agit d’un family office, avec une vision sur le temps long. En termes de gouvernance, Exor se définit comme un « critical friend » ancré dans une relation de confiance. Quand tout va bien, ils nous challengent en nous posant les bonnes questions et nous savons qu’ils seront là si la situation est un jour plus difficile. Par ailleurs, ils nous ont aidé à structurer notre board et participent à renforcer notre crédibilité face aux institutions financières. Tout au long de ma carrière, j’ai été à la recherche du « triangle magique », dont les trois côtés – actionnaires, management et designer- sont sur la même longueur d’onde, alignés sur une même vision. Cet équilibre est la clé du succès. Avec Exor, nous réussissons, à ce jour, cette équation.
En termes de stratégie, vous avez notamment fait le choix de passer du wholesale à un modèle largement retail…
Quand je suis arrivé en 2007, la maison possédait quatre boutiques. Nous en sommes à 165. J’ai beaucoup milité pour ce choix car je pensais qu’il y avait un énorme potentiel à s’engager dans le retail, notamment à l’international. Notre maison communique très peu via la publicité ; notre objectif, c’est de créer le désir de rentrer dans nos boutiques. Elles sont toutes différentes, mais on y retrouve les grands codes de la marque (la moquette rouge, les niches pour les souliers). Chacune est pensée selon le lieu avec, toujours, une fantaisie, une singularité ; l’envie de surprendre, d’être fun, de ne pas nous prendre au sérieux.
Cette stratégie a-t-elle été déterminante pour votre croissance ?
Trois éléments ont participé à notre développement. Le premier est ce passage du wholesale au retail avec, désormais, plus de 2/3 de notre chiffre d’affaires réalisé via notre réseau. Notre second moteur de croissance est la diversification. En 2007, nos souliers étaient à 98% féminins ; cette part représente aujourd’hui 55 % de notre chiffre d’affaires, le reste se déployant autour du soulier homme (30 %) et de la maroquinerie (15 %). Troisième levier, l’international. Nous poursuivons notre développement aux États-Unis (55 % de notre activité) mais nous progressons également en Europe, Asie-Pacifique, Australie et Middle East. Nous choisissons de renforcer notre présence dans ces pays en nous associant à des partenaires locaux, par exemple avec le groupe Chalhoub pour le Moyen-Orient, avec lequel nous sommes en partenariat depuis plus de 17 ans. Conséquence de tout cela, nous nous réjouissons d’être en croissance en 2026.
Vos stilettos sont célèbres dans le monde entier depuis leur lancement en 1992. Comment fait-on pour réinventer une telle icône ?
L’une de nos caractéristiques, c’est l’innovation. Notre maison a bâti sa célébrité sur ses Heros Products et leurs talons de plus de 10cm, donc peu confortables. En 2024, nous avons choisi d’opérer deux transformations. Nous avons d’abord changé l’offre produit en réduisant la hauteur de nos talons. En 2024, 70 % de l’offre était au-dessus de 10 centimètres, aujourd’hui 70 % est en dessous. La deuxième révolution a été menée au niveau de la structure du soulier pour offrir un vrai niveau de confort ; le tout avec une semelle rouge qui perdure au fil du temps.
Nous avons travaillé avec nos équipes pour ces projets qui sont de vrais succès. En un peu plus d’un an, le Miss Z est devenu numéro 1 des ventes et joue un rôle essentiel d’entrée dans la marque ; c’est un produit iconique, qui concentre tous nos codes. Ceux-ci se déclinent autour de cinq caractéristiques. La joie de vivre, la capacité à surprendre, l’esprit parisien, une forme d’authenticité et l’excellence du savoir-faire. Le respect de ces critères est essentiel ; il nous permet d’oser sans jamais nous perdre.
Cette audace se manifeste également par vos expositions, vos collaborations. Dans quel esprit avez-vous développé ce « brand equity » et quels sont vos projets dans ce domaine ?
Ces événements témoignent de notre ADN. Je pense notamment à notre collaboration avec John Galliano pour son dernier show avec Martin Margiela en février 2025. Nous avons créé tous les souliers du défilé, ce qui a été une vraie prouesse technique mais avant tout le témoignage d’une amitié sincère, et d’un fort respect entre John et Christian. Autre exemple, notre événement créé en 2024 à la Piscine Molitor qui a totalement exprimé l’esprit Louboutin. L’audace de présenter des collections de souliers dans une piscine, la chorégraphie de nageuses portant nos souliers (l’équipe de France de nage synchronisée tout de même), et enfin la piscine Molitor, l’un des grands emblèmes de Paris.
D’autres collaborations, encore confidentielles, sont à venir mais je voudrais revenir sur le lien historique de la Maison avec les studios Disney. En 2014, Christian Louboutin a imaginé le soulier de Cendrillon, présenté lors de l’exposition Hidden Treasures organisée par le Comité Colbert à New York en mai dernier. Là encore, une collaboration à l’image de la maison, célébrant son imaginaire, sa fantaisie, et nos savoir-faire.
Vous faites fabriquer une grande partie de vos créations en Italie. Comment choisissez-vous vos partenaires ?
Nous avons tissé des liens fidèles avec une quarantaine d’ateliers en Italie, sélectionnés pour l’excellence de leur savoir-faire. Nous disposons également d’un atelier à Paris pour nos commandes spéciales, notamment sur-mesure. C’est un peu notre laboratoire, emmené par des artisans exceptionnels. Récemment, deux d’entre eux ont d’ailleurs reçu la médaille de chevalier des Arts et des Lettres. Par ailleurs, nous cherchons à rendre notre production plus vertueuse, même si nous ne souhaitons pas communiquer sur le sujet. Je ne vous donnerai qu’un seul chiffre dont nous sommes très fiers. En 2025, nous avons réduit de 24% notre empreinte carbone par rapport à 2022.
Rançon de votre succès, vous avez dû engager de nombreuses actions pour lutter contre la contrefaçon. Où en êtes-vous sur cette question ?
Le sujet est très important pour nous. Nous avons créé en interne une direction de la contrefaçon qui œuvre autour de la protection de la propriété intellectuelle. Nous travaillons étroitement avec le Comité Colbert sur ces sujets. Nous sommes en veille continuelle, ce qui permet de protéger la marque et nous observons d’ailleurs un peu moins de cas de contrefaçon dans les dernières années.
La maison est membre du Comité Colbert et vous y présidez la Commission du Rayonnement International. Quels sont les objectifs de cette commission, et quels bénéfices tirez-vous de ce compagnonnage ?
Cette Commission joue un rôle essentiel ; faire vivre nos savoir-faire à l’étranger. Notre mission est celle d’ambassadeurs de l’excellence française et nous nous attachons à montrer le caractère exceptionnel de notre artisanat. Nous l’avons magnifié lors d’un grand événement à Shanghaï en 2024 en suscitant le dialogue entre artisans français et chinois. Nous l’avons mis en lumière à travers l’exposition Hidden Treasures déjà évoquée. 65 maisons y ont présenté des pièces uniques, témoignant de leurs liens avec les Etats-Unis. Un vrai succès qui célèbre la dimension artistique, culturelle du luxe français. Grâce au Comité Colbert, les maisons agissent ensemble à l’international, ce qui renforce l’impact de leurs actions. Le Comité constitue aussi un lieu d’échanges précieux autour de sujets très divers, de l’IA aux tarifs douaniers. Il offre l’opportunité de rencontres avec nos pairs, mais aussi une vraie matière à réflexion.