March 2022, Comité Colbert

Jean-François Mattei « La confiance mutuelle est le fondement même de la société »

DANS CE TEXTE, REPRODUIT AVEC SON AUTORISATION PAR LE COMITÉ COLBERT, CET ÉMINENT MÉDECIN SPÉCIALISTE EN GÉNÉTIQUE MÉDICALE RAPPELLE QUE LA CONFIANCE, UNE PRATIQUE POSITIVE DE L’IGNORANCE FACE À L’ALÉA, PERMET D’APPRIVOISER L’INCERTITUDE ET DE VIVRE EN SOCIÉTÉ.

Un dessin signé par Sempé, accroché dans ma salle de consultations médicales, représentait dans une église une femme agenouillée sur un prie-Dieu, mains jointes et les yeux levés vers le ciel. La légende lui fait dire : « Mon Dieu, j’ai tellement confiance en Vous que quelquefois j’ai envie de Vous appeler Docteur…» Cette phrase a retenu mon attention, non parce que je crois que les médecins sont des dieux–hélas peut-être, car ils pourraient faire des miracles–, mais parce que, derrière son apparente légèreté, ce trait d’humour invite à la réflexion. La confiance intuitive et entière exprimée par cette femme peut se confondre avec la Foi et l’on comprend que, selon les personnes et selon les circonstances, il est d’autres formes de confiance bien différentes. La confiance d’autrui oblige en ce qu’elle est d’une exigence extrême pour créer une alliance et faire face à l’adversité. Mais la confiance connaît des niveaux d’intensité inégale. Fragile, elle s’avère sujette à fluctuations, comme le montrent les études d’opinion. La période difficile que nous traversons en est l’illustration. La pandémie a bousculé nos repères et révélé plusieurs modes de confiance, avec leurs différents visages au gré de fortunes diverses, oscillant entre le renoncement et la force d’espérer.

Les différents visages de la confiance
Le plus souvent, cette confiance se donne spontanément, comme ce fut le cas pour les soignants et leurs équipes. La population a exprimé, sous des formes diverses, sa gratitude et sa confiance renouvelée envers les professionnels de santé et leurs équipes. Et ceux là l’ont méritée par leur engagement en faveur de la vie de l’autre au risque de perdre la leur. Cette confiance était indispensable pour lutter du mieux possible contre la douleur, la maladie et la mort. Elle s’est révélée comme l’antidote de nos craintes et du souci de nos faiblesses. La personne malade est consciente de sa fragilité. Pour elle, la seule façon de ne pas céder au désespoir est de faire confiance. La période critique que nous avons vécue nous a permis de redécouvrir à quel point la confiance mutuelle est le fondement même de la société. Cette confiance en l’autre, c’est l’expression de notre humanité à l’état pur dans ce qu’elle a de meilleur. Elle crée la synergie nécessaire pour lutter ensemble afin de garder la vie. Mais comme l’a dit Spinoza, « ce qui est beau est aussi difficile que rare ». Ce qui fait la valeur de la confiance, c’est qu’elle peut être perdue à tout moment. Durant la crise, la confiance s’est montrée sous des jours différents, parfois incertaine, chancelante et d’expression variable. Il est arrivé que le niveau de confiance soit au plus bas, à propos de la moralité de l’autre, de celui qui se trouve à  proximité. Des inquiétudes se sont exprimées : cet autre que je rencontre, ce concitoyen inconnu fait-il tout son possible pour me protéger par son attitude et le respect des règles barrières ? Qu’il ne porte pas de masque ou s’approche à l’excès et le doute s’introduit. Ce doute est révélateur de l’essence de la confiance. Elle repose sur la perception de l’autre en tant qu’agent responsable et investi dans une dynamique de solidarité, nationale en l’occurrence. Dans le cas contraire, comment lui accorder ma confiance puisqu’il représente un danger ? La confiance dépend d’abord du comportement et de l’attitude de cet autre. Elle peut donc aisément basculer dans la défiance. Enfin, force est de reconnaître que la confiance institutionnelle a souvent fait défaut. Il ne faut pas s’en étonner car, en dépit d’efforts, les institutions apparaissaient toujours plus lointaines, soumises à des rigidités administratives et bureaucratiques, usant d’une terminologie parfois étrangère au langage familier. Elles trouvent plus difficilement le chemin des coeurs que l’attention immédiate d’un soignant qui pose sa main sur votre peau, avec une chaleur et une tendresse rassurantes. La confiance a besoin de sentiments et d’émotions. Elle a aussi besoin d’immédiateté et de proximité. C’est la raison pour laquelle les élus de proximité, singulièrement les maires, ont pu faire exception à la défiance envers les institutions. Et leur transgression locale aux consignes nationales, notamment sur le port du masque à ses débuts, a pu les conforter pour gagner la confiance de leurs concitoyens. Aux côtés des familles, ce sont aussi ces proches élus, des responsables associatifs ou des soignants qui ont alerté du danger d’isoler les personnes âgées, privées de la visite de leurs enfants et de leurs proches. Valait-il mieux mourir de maladie ou de solitude ? La confiance a généralement fait défaut face à une telle décision, certes logique au plan sanitaire, mais dépourvue d’humanité.

Risques et dangers créent des confiances différentes
Mais si la confiance est fragile, c’est aussi parce qu’on peut en user et en abuser, s’en servir pour masquer les dangers ou les prises de risques inconsidérées. Il n’est pas surprenant que pour s’absoudre d’écarter la confiance, celle-ci soit invoquée sans cesse, parfois sans savoir de quoi l’on parle exactement. À trop vouloir gagner la confiance, on finit par la perdre. S’en servir d’alibi pour dissimuler risques et menaces, c’est jeter la suspicion et entamer le capital de confiance de la population. Par exemple, la confiance peut escamoter une légitime déception qui devrait pouvoir s’exprimer quand une attitude ou une entreprise ne répondent pas à l’espoir initial. La confiance déçue devient alors une sorte de cache-misère, qui épargne la confrontation avec la cruelle réalité. Pire encore, le sentiment d’être trahi peut s’engouffrer dans la brèche de la confiance. Chacun aura constaté ce que peuvent provoquer les annonces prématurées de traitements ou les publications incertaines. Trahir la confiance de l’autre par de faux espoirs peut révéler la face sombre de l’être humain cédant à l’intérêt, à l’ambition de gloire, au besoin d’exister dans le regard des autres ou dans les médias. Trahir la confiance d’autrui, c’est abuser de sa vulnérabilité et le précipiter dans un désarroi parfois définitif. C’est la confiance trahie. La confiance peut encore se laisser conduire sur des chemins sans issue, comme cela se produit lorsque des charlatans prônent de fausses médecines, inefficaces, voire dangereuses. La confiance cède alors à la crédulité, qui ne repose sur aucune coopération ni aucune alliance, provoque la solitude et désoriente les esprits. La confiance a tôt fait de basculer dans la crédulité, voilà pourquoi elle est un bien si fragile, toujours menacé, livré à l’envie et à la jalousie.

La confiance rationnelle
Certains auteurs de l’époque moderne nous invitent à concevoir la confiance comme un mécanisme de réduction des risques. Dans cette logique, la confiance deviendrait une forme de relation rationnelle entre agents moraux. Ce qui veut dire qu’elle résulterait d’un calcul statistique fondé sur des informations concernant le dépositaire éventuel de notre confiance. Vue ainsi, la confiance apparaît comme une probabilité subjective permettant de croire que l’autre accomplira ce qu’on attend de lui. Ici la notion de confiance se confond avec celle de fiabilité. La médecine n’échappe pas à cette évolution, comme le montrent les classements médiatisés de services hospitaliers et de praticiens selon leur spécialité. On peut se fier à quelqu’un parce qu’il possède les compétences techniques et morales et parce qu’il semble maîtriser son métier. On peut aussi compter sur quelqu’un de fiable sachant qu’il peut nous décevoir, auquel cas le recours à la justice devient une issue de plus en plus fréquente. Nous sommes alors dans une sorte de confiance contractuelle judiciarisée. Nous sommes très loin de la confiance en quelqu’un qui nous fait accepter de dépendre de lui sans que rien ne le justifie.

La rencontre d’une confiance et d’une conscience fait la différence
Au fond, être confiant ne se décrète ni ne se calcule : dans la confiance il y a toujours une part d’inexplicable, qui renvoie à son vécu, à son passé, y compris à son enfance. Cela souligne la grande responsabilité des parents, car les marques de confiance à l’égard de l’enfant l’instituent comme « nouveau venu » qui construit son histoire en même temps que sa conscience. Manière de dire qu’il y a une dimension personnelle, intime, toujours différenciée dans la confiance. On n’accorde pas sa confiance à quelque chose d’anonyme, d’impersonnel#; on donne sa confiance à quelqu’un#; on a confiance en une personne qui est toujours différente des autres, unique et singulière. Ces différences jouent un rôle déterminant dans l’expression de la confiance. Notre confrère Georges Duhamel, médecin de son état et membre de l’Académie française, définissait le colloque singulier médical comme la rencontre d’une confiance et d’une conscience. La confiance du patient et la conscience du médecin. Et c’est la qualité de cette rencontre qui fait le plus souvent la différence. Cette notion est essentielle dans la pratique qui voit le médecin et le patient nouer une alliance dans l’observation, le pronostic et le traitement de la maladie perçue comme une crise dans la vie du patient. Par cette alliance, le médecin redonne au malade la confiance en soi pour en faire l’acteur de sa guérison. Et c’est par là que je voudrais terminer. Sans la confiance des hommes les uns envers les autres, quelle qu’en soit la nature, la vie en société serait tout simplement impossible. Les relations durables deviendraient rares si la confiance intuitive n’était aussi forte, et souvent bien plus que les preuves rationnelles. Au-delà des différences qu’exprime parfois l’éventail des confiances, je veux dire que l’alliance entre la confiance et la conscience crée une élévation de l’âme, une grandeur qui constitue le garant de notre humanité, dans toutes ses différences.Délégué de l’Académie des sciences morales et politiques.

  • La réflexion sur l’éthique médicale et la bioéthique guide les travaux de Jean-François Mattei depuis sa formation en pédiatrie. Après une thèse de doctorat consacrée aux aspects génétiques de la trisomie 21, il s’est employé à former et sensibiliser le monde médical à ces questions. Membre du Comité consultatif national d’éthique (1993-1997), il a été le rapporteur des premières lois dites de bioéthique en 1994. Il est aussi l’auteur de cinq rapports parlementaires sur la bioéthique dans le cadre de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques. Ancien ministre de la Santé (2002-2004), il préside un groupe de travail intitulé Nouvelles technologies et société à l’Académie des sciences morales et politiques de l’Institut de France, où il a été élu en 2015.