Rendez-vous avec Laurence Nicolas, CEO de la maison Baccarat
« L’extension du domaine de la marque est l’une de mes principales ambitions »
À la tête de la Maison depuis un an tout juste, Laurence Nicolas en accélère son développement en misant à la fois sur l’expérience, la création et l’ouverture à de nouveaux territoires. Pour le Comité Colbert, elle dévoile le détail de cette stratégie à 360°baptisée crystal and beyond…
Vous dirigez la Maison depuis un an tout juste. Quel regard portiez-vous sur elle à votre arrivée, et autour de quels axes avez-vous pensé son développement ?
Administratrice de Baccarat depuis 2018, j’avais déjà beaucoup d’amitié pour la marque. Une maison française de plus de 260 ans qui convoque des savoir-faire extraordinaires, tout en se projetant dans la modernité. Une maison qui fait vivre une région entière puisque nous sommes aujourd’hui le premier bassin d’emploi du département de la Meurthe-Moselle. A la tête de Baccarat, j’ai réalisé que son univers était beaucoup plus large que son territoire d’origine, le cristal. Avec les équipes, nous avons conçu notre stratégie autour du concept de « Crystal and Beyond », le cristal et au-delà. Dès 2003, Baccarat a choisi de célébrer l’art de recevoir à la française avec ses premiers bars, alors que peu de maisons de luxe proposaient des lieux de vie. Nous avons également été parmi les premiers à ouvrir un hôtel à New York dont le succès a été immédiat. Cette extension du domaine de la marque est aujourd’hui l’une de mes principales ambitions, tout en poursuivant bien sûr l’excellence de la création.
La création justement. L’année 2025 a été très riche en termes de lancement pour la maison : luminaires Zénith nomade, appliques modulaires de la collection Octogone, sculptures exceptionnelles sur le thème du cheval. Une façon de signer le dynamisme de la marque ?
Cet élan illustre l’esprit et l’audace de la Maison. Le lustre Zénith est l’une de nos grandes icônes. Décliné en version nomade, il s’invite désormais dans l’univers du jardin, s’accroche à un arbre de façon plus décontractée, plus informelle, ce qui correspond à l’évolution des façons de vivre et de recevoir. Autre lancement important, les appliques modulaires de la collection Octogone illustrent la versatilité de la création Baccarat. Celles-ci conservent leur vocabulaire architectural (leur forme octogonale) mais cette version permet de moduler l’intensité de la lumière ou de la diriger via un procédé domotique. Quant aux pièces d’exception comme cette collection pensée pour l’année du cheval, elles rappellent que nous sommes une maison de création qui prône une excellence ultime. Nous avons lancé ces sculptures comme le ferait une maison de haute couture, avec nos artisans d’exception mais aussi des partenaires prestigieux – la maison Lemarié, meilleur plumassier, pour les ailes fabuleuses de ce Pégase.
L’année 2026 démarre sur un même rythme. Vous venez de dévoiler une pièce signée Harry Nuriev, élu designer de l’année au salon Maison & Objet. Quels autres lancements d’envergure préparez-vous ?
Harry nous a déjà fait l’amitié de décorer la Maison Baccarat lorsque nous l’avons rouverte avec Alain Ducasse en septembre 2024. Il avait alors décoré le hall d’entrée, plaçant nos pièces emblématiques à l’intérieur de réfrigérateurs, dans un esprit “ready-made”. Cette fois, il réinterprète le lustre Zénith en associant au cristal, capsules, stylos, CD et autre porte-clés, dans une logique de décalage et de rupture. La maison s’est toujours associée à des artistes qui la poussent à sortir des sentiers battus. Harry envisage un futur parfois dystopique, mais qui nous permet de dire : « dans un siècle, Baccarat sera toujours là, et aussi pertinent. »
Ce propos rejoint ce que nous allons raconter au Salone del Mobile de Milan avec l’artiste Emmanuelle Luciani qui scénographie notre prise de parole. Nous y présenterons notamment des pièces de la collection Harcourt dans une gamme chromatique inédite, – rouge, vert et bleu éclatant, avec une forme d’extravagance qui fait aussi l’ADN de Baccarat.
Vous avez évoqué l’excellence de vos artisans. Comment recrutez-vous ces talents ? Vous avez, je crois, mis en place une formation dans une école intégrée …
Nous avons créé l’école Baccarat et nous proposons des formations « maison » à nos collaborateurs, notamment à ceux qui souhaitent candidater au concours du meilleur ouvrier et meilleur apprenti de France. Via cette école, nous leur donnons le temps et le mentorat qui leur permettent de développer leur talent. Le tout avec succès puisque Baccarat compte le plus grand nombre de meilleurs ouvriers et apprentis de France, sans compter deux Chevaliers des Arts et des Lettres. Cet engagement séduit de nombreux artisans et, pour le moment, nous ne connaissons pas de réel problème de recrutement. Néanmoins, nous sommes vigilants sur le sujet et nous savons que certains savoir-faire peuvent disparaître, faute d’être transmis. Par exemple, la gravure à l’acide, un savoir-faire d’une délicatesse incroyable, est aujourd’hui une technique rare que nous faisons perdurer, grâce à notre activité de haute-cristallerie.
Ce dynamisme est également porté par un renouveau du retail. En 2025, vous avez imaginé un nouveau concept de Maison Baccarat pour dix de vos adresses, concept que vous allez décliner en 2026. Pouvez-vous nous le présenter ?
Ces maisons ont été conçues par le duo Bruno Moinard & Claire Bétaille qui a choisi de se plonger dans notre ADN en passant beaucoup de temps à la manufacture, découvrant l’humilité des matières (le sable et le plomb) qui préside à la création du cristal le plus resplendissant. Dans cet esprit, ils ont convoqué du bois brûlé, des sols en béton ; des choses très simples qui mettent en valeur le caractère précieux du cristal. Ces lieux convient à de vraies expériences : les lumières ont été pensées par les meilleurs éclairagistes pour sublimer le cristal et créer des zones de circulation dans une ambiance intime et chaleureuse.
Vous avez ouvert une boutique à New Delhi en 2025 et vous apprêtez à en inaugurer une autre cette année. Par ailleurs, vous avez quitté le quartier de Midtown à New York pour inaugurer un flagship dans celui de Meatpacking. Quelle est, plus globalement, votre stratégie de développement à l’international ?
Nous disposons aujourd’hui de 70 points de vente en propre et quelque 500 multimarques. Notre logique est de rester à périmètre constant dans les régions matures où nous sommes présents depuis longtemps – Japon et États-Unis- même si nous procédons à certaines ouvertures comme celle de notre boutique à New York dans le quartier de Meatpacking. Il s’agit là de séduire une communauté plus jeune, plus intéressée par l’art contemporain avec la proximité du Whitney Museum, capable d’apprécier l’audace de notre maison autant que son excellence.
Pour le reste, notre volonté est d’aller raconter l’histoire de Baccarat dans des pays plus émergents pour le luxe. C’est le cas de l’Inde, avec laquelle la Maison a entretenu une très belle histoire dès le XIXème siècle, imaginant des collections sur-mesure pour des maharajahs. Il était donc légitime d’y revenir avec une boutique dans le prestigieux centre The Chanakya, à Dehli et des projets à Mumbai. C’est également le cas de l’Indonésie où nous connaissons une forte croissance. Nous y avons, par exemple, proposé une dizaine de lustres dessinés par l’architecte et designer hong-kongais de renommée internationale Steve Leung, des pièces vendues à 110 000 euros chacune en quelques jours.
Vous avez, par ailleurs, le projet d’inaugurer un hôtel à Rome en 2027 avec le groupe Starwood, votre partenaire. Le secteur de l’hospitalité constitue-il un relais de croissance important pour la maison ?
Dès 2003, nous avons inauguré trois Baccarat Bars au Japon, des lieux exclusifs qui ont d’emblée réuni tous les suffrages. Cette initiative a donné à Starwood l’envie de collaborer avec la Maison en 2015 pour notre hôtel Baccarat à New York, tout aussi plébiscité. Désormais, nous avons des projets d’hôtels avec le groupe à Rome, Florence, Dubaï et Riyad, sans compter des programmes de résidences à Miami et Abu Dhabi. Chaque lieu sera unique puisqu’il ne s’agit pas de décliner notre hôtel historique de New York mais de s’adapter à la culture locale, et au style de l’architecte que nous choisissons. Une façon aussi de rappeler que Baccarat, au fil de ses 260 ans d’histoire, a rendu hommage à tous les styles des arts décoratifs. Plus récemment, nos collaborations avec le styliste Virgil Abloh (2019) ou le chanteur Usher (2025) montrent que nous intéressons aussi les jeunes générations.
La Maison est l’un des membres fondateurs du Comité Colbert. Quel rôle y jouez-vous ?
Il y a 70 ans, nous avons été aux côtés de monsieur Guerlain pour bâtir cette institution qui défend les couleurs de l’excellence à la française. Nous sommes fiers de ce lien et très engagés dans le Comité. Nous allons, par exemple, participer à l’exposition « Hidden Treasures » à New York en mai prochain, qui va célébrer 250 ans d’amitié franco-américaine. Nous sommes également présents aux côtés du Comité pour l’événement annuel Les Deux Mains du luxe, destiné à sensibiliser les jeunes générations à nos métiers…
Cette année a été fertile en termes d’événements mais aussi de réflexion stratégique. Quels sont vos projets pour la suite ?
Continuer à porter l’excellence, l’audace et la fantaisie de cette Maison. Plus je plonge dans son histoire, plus je suis bluffée par sa capacité à se réinventer tout en préservant ce qui en fait la pérennité – le talent et l’engagement de tous. Je rentre de 10 jours en Asie où j’ai observé à quel point nos équipes sont investies, fières de notre artisanat d’exception, de l’exclusivité de la matière, Cet engagement nous oblige et contribuera à tracer notre sillon pour les années à venir.