mars 2026, Comité Colbert

Rendez-vous avec Jean Cassegrain, Président de la maison Longchamp

« Nous avons réaffirmé l’identité de la marque, tout en accélérant sa transformation » 

Longchamp affiche une croissance à deux chiffres depuis 2022 et vient tout juste de décrocher la très exigeante certification environnementale B Corp. Alors que la Maison accueille la quatrième génération aux commandes, son président Jean Cassegrain détaille la stratégie de développement qui fait aujourd’hui le succès de cette entreprise, indépendante et familiale. 

Votre maison a récemment fait l’actualité avec ces derniers chiffres qui témoignent d’une forte croissance en 2025. Comment les analysez-vous ?
Nous avons en effet annoncé une croissance de 10 % en 2025, grâce notamment à une belle réussite sur le continent nord-américain : +46 % au Canada, USA et Mexique. Mais ces

résultats sont surtout intéressants en termes de cumul puisque nous avons quasiment doublé nos ventes entre 2022 et 2025. Cette évolution est le produit d’efforts cumulés, de persévérance mais aussi de changements amorcés après le Covid. Les difficultés rencontrées alors nous ont conduit à accélérer un certain nombre de transformations qui ont porté leurs fruits. Celles-ci ont permis de clarifier notre image, avec la volonté d’exprimer un message plus lisible. Nous avons réaffirmé notre ADN : une marque optimiste, créative, authentique. Cette dynamique nous porte indéniablement et, par ailleurs, nous avons réduit le volume de nos collections pour les rendre plus impactantes.

Ce message a été décliné au sein de vos boutiques, par ailleurs largement rénovées (plus de 300 sur 354 dans le monde en 3 ans). Comment les avez-vous pensées et allez-vous ouvrir de nouvelles adresses ?
Les boutiques sont un élément-clé dans l’expression de la marque et nous avons porté notre message en créant des espaces joyeux et colorés, ancrés dans un esprit parisien. Nous avons privilégié une approche tournée vers le client en faisant disparaître des éléments comme les caisses (remplacés par un paiement sur le téléphone de nos vendeurs). Nous nous sommes concentrés sur l’accueil et l’expérience, en laissant plus de place à l’expression de la marque. Je pense à la présentation d’œuvres d’art issues de notre collection mais aussi à nos choix de mobilier des années 50 et 60. Cet esprit vintage met en résonance l’histoire de la Maison (née en 1948) et la recherche de formes qui caractérisent cette période. Des formes simples, pures et équilibrées, parfaitement en phase avec notre motto : « proposer des produits justes et beaux ». Nous allons privilégier cette politique de rénovation, plutôt que d’ouvrir de nouvelles adresses. L’e-commerce représente à peu près 15% de nos ventes et se stabilise. Nos boutiques restent de loin notre premier média, une façon irremplaçable d’entrer en contact avec nos clients.

En octobre dernier, Longchamp a inauguré sa première Maison de famille à Shanghai. Comment se démarque-t-elle des autres boutiques ?
Il s’agit d’un concept unique, lié à l’esprit du lieu… Une villa entourée d’un jardin au cœur de la concession française de Shanghai. Notre volonté a été de mettre de côté les réflexes commerciaux habituels pour proposer un lieu qui nous ressemble, une maison de famille où l’on reçoit des amis, des enfants. Nous y avons installé un espace avec des jeux traditionnels français – des petits chevaux, les BD d’Astérix – mais aussi des œuvres d’art et un café permanent. La Maison connaît déjà un grand succès mais nous avons conscience que l’alchimie sera difficile à reproduire. Avec cette démarche, nous sommes plus globalement dans une recherche de différenciation : une façon d’exprimer ce que nous sommes avec sincérité, mot clé pour la Maison.

Par ailleurs, vous avez poursuivi en 2025 une politique de lancement ambitieuse avec des pièces déjà best-sellers. Quelles seront les actualités pour 2026 ?
Nous lançons régulièrement des produits puisqu’environ la moitié de la collection change chaque saison. Il s’agit de nouveaux modèles, comme le sac Le Smart en cuir de veau 2025 ou le Looong qui sera bientôt en boutique. Nous travaillons aussi des déclinaisons de nos lignes phares, notamment Le Roseau et Le Pliage, régulièrement redessinées. Et enfin, nous lançons des versions éphémères de certains best-sellers, pour événementialiser une saison. Pour 2026, nous dévoilerons, dans la collection Le Smart, un très beau panier tressé.

La maison est célèbre pour sa maroquinerie mais également pour son prêt à porter. Quelle est la part de chaque univers et comment entendez-vous les faire évoluer ?
Notre prêt à porter est diffusé dans une sélection de boutiques emblématiques, une cinquantaine environ. Sa part dans nos ventes globales est relativement faible, mais son rôle essentiel en termes d’image. Aujourd’hui, je pense que l’on ne peut faire exister notre marque sans le prêt à porter. Notre monde, largement digitalisé, est en quête perpétuelle d’images et nos produits ont évidemment plus d’impact s’ils sont portés car ils signent une allure. Nous sommes très satisfaits du message véhiculé par ces collections, notre propos est désormais qu’il soit amplifié, notamment via une distribution élargie.

Vous multipliez les partenariats avec des designers et artistes, comme celle menée avec Constantin Riant pour la création d’un café pop-up Longchamp dans le Marais. Que vous apportent ces collaborations et pouvez-vous nous dévoiler celles de 2026 ?
Elles nous obligent à sortir de notre zone de confort. Ces créateurs ne connaissent pas forcément le monde de la maroquinerie ou de la mode, et viennent avec des idées très différentes. Nos collaborations prennent différents visages. Celle avec Constantin Riant propose un véritable univers, celle avec le créateur de sandales K Jacques repose davantage sur l’artisanat, avec un nouveau modèle édité chaque saison. Nous avons également un partenariat avec l’ONG malgache Anaka qui crée pour nous des modèles en raphia. Pour l’été 2026, nous présenterons une collaboration avec Caroline Helain, une déclinaison de ses patchworks au fil d’une collection capsule réunissant tee-shirts, cabas….

L’essentiel de votre production est réalisé en France et vous venez de décrocher le label B Corp. Pouvez-vous nous présenter votre stratégie RSE ?
Nous disposons en effet de cinq sites dans l’Ouest de la France où nous employons 900 personnes. En dehors de cet ancrage, nous fabriquons dans nos propres ateliers en Tunisie, à l’Ile Maurice ou avec des partenaires indépendants en Roumanie, au Maroc, en Chine et au Vietnam.

Nous menons une politique ambitieuse dans le domaine de la RSE, qui vient d’être saluée par l’obtention du label B Corp, reconnu dans le monde entier. Nous sommes très fiers de ce résultat, tout autant que du chemin parcouru pour l’obtenir.  Nous avons travaillé à la réduction de notre empreinte carbone, en limitant le transport en avion. Nous avons même lancé en 2025, nos premiers chargements sur un cargo à voile pour livrer aux États-Unis. Par ailleurs, la totalité des toiles que nous utilisons pour la maroquinerie sont désormais recyclées. Au sein de notre manufacture de Segré, nous avons réduit à quasiment zéro l’impact carbone :  façades à haute performance thermique, LED pour tous les éclairages, chaudières à gaz remplacées par des pompes à chaleur, installation des panneaux solaires qui produisent la moitié de l’électricité que l’on consomme. Nous allons déployer ce programme sur nos autres sites. Le label B Corp salue ces efforts, il donne aussi de la visibilité à notre démarche.

La Maison connaît une réorganisation importante avec l’arrivée de la quatrième génération aux commandes -vos fils Adrien Cassegrain, directeur de la transformation RSE, Hector Cassegrain, directeur général pour la France et Juliette Poupard, directrice des événements et fille de votre sœur Sophie Delafontaine. Une façon de réaffirmer l’indépendance de votre maison ?
Notre souhait, celui de ma génération, est que Longchamp demeure une maison indépendante et familiale. Ce n’est pas seulement une affaire de capital mais d’implication de la famille dans le fonctionnement de l’entreprise. Mes deux parents ont travaillé toute leur vie ou presque dans la maison. Mon frère, ma sœur et moi y avons fait la quasi-totalité de nos carrières. Nous sommes très heureux que nos enfants nous rejoignent mais il n’y avait ni plan, ni obligation. La transmission se fait de manière naturelle. Tous ont baigné dans cet univers, ils ont les codes de la maison. A charge bientôt pour eux de penser son avenir.

Vous avez participé aux Deux Mains du luxe, événement organisé par le Comité Colbert au Grand Palais en octobre pour sensibiliser les jeunes générations aux métiers du luxe. Le recrutement est-il une question pour Longchamp ?
Il est essentiel, en particulier dans nos ateliers, puisque nos artisans sont dépositaires de nos savoir-faire. En termes de recrutement, nous sommes face à un double défi, remplacer les départs en retraite mais aussi augmenter nos effectifs de production en France. L’opération Les Deux Mains du Luxe est très précieuse pour cela car elle sensibilise à nos métiers et suscite des vocations. Par ailleurs, le Comité Colbert permet à une entreprise indépendante comme la nôtre d’échanger avec des maisons aux problématiques voisines, et de mettre en commun nos efforts pour progresser. Les Deux mains du Luxe sont un très bon exemple de l’efficacité donnée par le fait d’opérer en groupe.

Vous serez présents au Salone del Mobile à Milan pour présenter des pièces de mobilier et on chuchote le lancement d’un parfum pour 2027. Comment pensez-vous l’avenir de la maison en termes de diversification ?
Ce qui nous amuse, ma sœur Sophie et moi, c’est de trouver de nouvelles expressions de la marque. Qu’il s’agisse d’un café ou d’une collection de mobilier, nous pensons que la Maison peut avoir un point de vue dans ces domaines, exprimer un art de vivre global. Dans le cas du parfum, nous allons plus loin avec une stratégie développée sur plusieurs années. Le parfum est destiné à devenir un moyen d’expression important pour Longchamp et nous y travaillons avec passion, en imaginant le parfum comme un concentré de notre marque.