Rendez-vous avec Christophe Caillaud, CEO de la maison Liaigre
“Nous imaginons un art de vivre à la française global, qui signe l’esprit de la maison”.
Alors que Liaigre vient de fêter ses 40 ans, Christophe Caillaud fait le point sur les grands projets qui font l’actualité de la Maison, et témoignent de sa capacité à se réinventer pour répondre aux attentes d’un marché en profonde mutation.
À la tête de la Maison depuis 2009, vous accompagnez son développement, mais aussi sa transformation. Dernière initiative en date, la nomination à la tête du studio de Guillaume Rolland, entré chez Liaigre en 2005, épaulé par quatre nouveaux directeurs artistiques. Pourquoi cette approche collégiale de la création ?
Cette réorganisation est l’expression d’une vraie transformation. Guillaume Rolland est architecte de formation, et non architecte d’intérieur. Parmi les créatifs qui viennent l’épauler, deux sont architectes et deux architectes d’intérieur. Cette nouvelle structure a été pensée pour faire face à de nouveaux défis, notamment les images de produits créées par l’IA, d’une qualité et d’un réalisme incroyables. Dans ce contexte, il est essentiel pour une maison comme la nôtre d’exprimer notre singularité avec une architecture d’intérieure non seulement décorative, mais aussi structurée, avec un univers et de vrais scénarios de vie.
Par ailleurs, j’ai misé sur cette collégialité car je pense que l’intelligence collective est toujours plus forte que la pensée individuelle. Cette organisation fonctionne très bien. Ces directeurs créatifs gèrent les équipes (50 personnes) avec une spécialité pour chacun : résidences, hospitalité, collections…. L’un d’eux pilote à la fois des projets d’architecture d’intérieure et les implantations de nos showrooms pour assurer une vraie cohérence en termes d’esthétique, d’éclairage, de couleurs. Nous adoptons la même philosophie pour nos collections de produits, pensées, elles aussi, en cohérence avec nos showrooms.
Ce pôle est chargé de répondre aux attentes d’un marché en évolution, avec un fort développement de l’immobilier de luxe et de l’hospitalité. Quelles sont vos dernières actualités dans ces domaines ?
Tout d’abord l’inauguration de la piscine et du spa de l’hôtel Costes à Paris, qui vient clôre le grand projet d’agrandissement de l’hôtel, englobant désormais deux autres bâtiments (rue Pierre Loti et rue du Mont-Thabor). Par ailleurs, nous avons inauguré l’hôtel R 48 à Tel Aviv, commandé par un client historique de la maison pour lequel nous avions déjà réalisé trois résidences privées. L’hôtel a d’ailleurs été pensé comme une maison, avec 11 chambres-suites seulement. Nous y avons déployé un art de vivre très « domestique » avec une chaleur particulière, une simplicité, et très haut niveau de qualité des prestations.
Et maintenant, il y a ce projet majeur avec l’hôtel résidence Capella à Florence…
L’aventure est passionnante. Nous avons fait entrer trois actionnaires dans la société en 2016 et je leur avais alors fait part de mon désir de développer un pôle immobilier & hôtellerie brandé Liaigre. Imaginer, au-delà du dessin, un art de vivre à la française global, qui signe l’esprit de la maison. Après plusieurs années, nous avons identifié une propriété au centre de Florence – un bâtiment du XVIᵉ qui a été tour à tour un couvent, un cloître et un hôpital militaire pendant la Deuxième Guerre mondiale. Nous allons le restaurer en l’agrandissant de deux ailes contemporaines. Pour cela, nous nous sommes rapprochés du Capella Hôtel Group, réputé pour l’exclusivité de ses établissements. Cet hôtel, entièrement conçu par Liaigre, sera géré par Capella et nous travaillons également à la réalisation de 11 résidences ; des appartements et des maisons de ville dessinées et décorées par Liaigre. Le tout sera inauguré à l’horizon 2027.
Cette réalisation signe-t-elle une inflexion dans la politique de la maison ?
Jusqu’à présent, nous n’avons mené que peu de projets autour de l’hospitalité car Christian Liaigre préférait se concentrer sur les résidences privées. Mais, pour des raisons de confidentialité, la plupart de nos clients ne souhaitent pas que nous montrions nos réalisations. Ceci constitue un réel problème car il est essentiel de disposer d’« ambassades » pour faire connaître notre travail. Et comme le meilleur moyen de comprendre l’art de vivre Liaigre, c’est de le vivre, le développement de l’hôtellerie nous a semblé essentiel.
Quelle est la part de chacune de vos activités dans votre chiffre d’affaire ?
Cette partie projet (hôtellerie, résidences privées nautisme), représente aujourd’hui 30 % de notre chiffre d’affaires, mais elle est en forte augmentation. Nous avons la chance d’avoir de nombreuses commandes et avons étoffé nos équipes pour y répondre, même si nous ne dépasserons par une taille critique afin de conserver une même exigence de qualité. Par ailleurs, l’édition de mobilier reste encore l’essentiel de notre activité, avec 70 % de notre chiffre d’affaires.
Précisément, vous continuez de développer avec succès vos collections de mobilier, luminaires et accessoires. Quels sont vos principaux lancements ?
Nous concevons environ 10 et 20 produits par an, le plus souvent des déclinaisons de pièces pensées pour nos projets d’architecture intérieure. En 2025, nous avons lancé la chaise Vestis qui est déjà un best-seller – une chaise qui présente une structure en bois très simple et que l’on peut housser avec du cuir, ce qui apporte à la fois confort et sophistication. En 2026, nous allons dévoiler un nouveau canapé très architecturé, le Constantin. Et enfin, une table basse baptisée Iseo que nous avons déjà présentée dans un showroom et qu’un client a tout de suite voulu acheter. Une façon de rappeler que le showroom est un élément essentiel pour faire vivre une pièce dans un environnement.
Ces créations sont en effet présentées dans quelque 25 showrooms à travers le monde. Dans quels pays la marque est-elle présente et où se développe-t-elle le plus, notamment via votre stratégie business autour de pop-up ?
Les Etats-unis étaient historiquement notre plus gros marché devant l’Europe mais, en 2025, l’Asie au sens large (avec l’Inde et l’Australie) a pris la première place. Comme il est difficile de gérer nos showrooms sur des zones géographiques aussi vastes, nous avons pris la décision de commencer à investir de nouveaux territoires via des « pop-up showroom ». Durant 2-3 mois, nous prenons possession d’un lieu avec une sélection de produits et nous recevons architectes, décorateurs et clients finaux. Nous avons créé un premier pop-up à Mumbaï en 2025 et cela a été un succès incroyable. À tel point que nous avons décidé de reproduire l’exercice cette année, toujours à Mumbaï en octobre, mais aussi à Sydney en avril. Il s’agit chaque fois de créer une sorte d’ambassade qui permet ensuite de décider, selon les résultats, de l’implantation d’un showroom.
Vos créations témoignent de l’excellence qui fait l’identité de la maison. Où produisez-vous et comment recrutez-vous votre réseau d’artisans ?
Nous produisons à 90 % en France, le reste en Italie, et nous travaillons avec une centaine d’ateliers différents. Nous avons fait l’acquisition de notre atelier luminaire, nous sommes actionnaires de notre atelier ébénisterie et nous envisageons de racheter une structure agencement. Nos autres partenaires sont tous des sous-traitants.
Vous avez participé à l’événement les Deux Mains du luxe organisé en octobre 2025 au Grand Palais par le Comité Colbert et vous entretenez, plus largement, un lien très fort avec l’institution. Quels bénéfices en tirez-vous ?
Pour moi, le Comité Colbert, c’est un peu comme l’auberge espagnole. On en retire ce qu’on y apporte. Cela fait 14 ans que je représente Liaigre au Comité Colbert et je m’y suis de plus en plus impliqué, ceci pour deux raisons. La première est que nous ne faisons pas partie d’un groupe et n’avons donc pas souvent l’opportunité de partager les bonnes pratiques. Adhérer au Comité Colbert, participer aux différentes commissions permet de rencontrer les représentants des plus grandes maisons de luxe au monde, d’échanger sur des sujets clé – qu’il s’agisse de réglementations, de développement durable, de stratégie à l’international ou encore de formation avec des événements à la clé, comme les Deux Mains du Luxe dont on connaît le succès.
Si certains sujets restent des secrets de fabrique, il y a une solidarité qui dépasse les rivalités des maisons. Et puis une forme de patriotisme, au bon sens du terme, une volonté commune de mettre en avant les savoir-faire à la française. Dans un monde en tension, qui évolue tellement rapidement, on se sent plus fort lorsqu’on est une communauté de plus de 100 maisons, notamment dans un développement à l’international.
L’ensemble de vos projets annoncent une année 2026 très riche. Comment pensez-vous les axes de croissance de la Maison ?
Les demains de la Maison s’articulent autour de deux grands enjeux. Nous réfléchissons tout d’abord à cet esprit d’incarnation qui est dans notre ADN. Après la disparition de Christian Liaigre en 2020, nous avons réussi à faire aussi de la maison une marque reconnue pour elle-même. Reste que la créativité d’une maison s’exprime le plus souvent à travers une personnalité, c’est la raison pour laquelle nous avons mis en place cette entité collégiale et nous souhaitons la mettre davantage en lumière. Par ailleurs, notre propos est de conserver la grammaire imaginée par Christian Liaigre, tout en faisant évoluer le vocabulaire. Je dis toujours aux équipes : « si vous faites du Liaigre comme vous pensez que Christian l’aurait fait, ça n’intéressera bientôt plus personne ». Ce que je leur demande ? Etre fidèle à cet héritage, exprimer à leur façon la modernité, et prendre des risques.